Avant le plan cadastral d'aujourd'hui, il y eut le cadastre napoléonien : le premier plan de toutes les parcelles de France, levé dans la première moitié du XIXe siècle. On y retrouve les anciens chemins, les champs, les lieux-dits, la maison de ses ancêtres. Ce tutoriel explique où le trouver, comment le géoréférencer dans QGIS, et comment le comparer au cadastre actuel.
Un cadastre pour l'impôt
La loi du 15 septembre 1807 décide de lever, commune par commune, le plan de chaque parcelle, pour asseoir l'impôt foncier sur une base juste. Le travail, mené par des géomètres à la chaîne d'arpenteur et à la planchette, s'étale sur la première moitié du XIXe siècle : la plupart des communes sont levées vers 1850, la Corse plus tard. La Savoie et le comté de Nice, rattachés en 1860, avaient leur propre cadastre : en Savoie, la mappe sarde des années 1730.
Les surfaces sont déjà exprimées dans le système métrique (hectares, ares, centiares). Ce cadastre resta en usage, mis à jour tant bien que mal, jusqu'à sa rénovation au XXe siècle (loi du 16 avril 1930), qui produisit de nouveaux plans et une nouvelle numérotation.
Ce qu'il contient
- Le tableau d'assemblage : la commune entière, à petite échelle, découpée en sections désignées par une lettre et un nom (« Section A dite du Bourg »).
- Les feuilles de plan de chaque section, le plus souvent au 1/2 500, au 1/1 250 pour les bourgs, avec parfois des agrandissements (« développements ») des villages.
- Les états de sections : pour chaque parcelle, son numéro, son propriétaire, sa nature (terre, pré, vigne, bois, maison…), sa contenance et son classement pour l'impôt.
- Les matrices cadastrales, par propriétaire, qui enregistrent les ventes et les successions : on y suit une parcelle de main en main.
Les couleurs ont un sens. Sur beaucoup de plans aquarellés, le bâti est rose ou carmin, l'eau bleue, les chemins ocre ; les bâtiments publics (église, mairie) sont souvent d'une teinte plus soutenue. La légende varie d'un département à l'autre.
Où le trouver
Les plans et les registres sont conservés aux archives départementales, le plus souvent dans la sous-série 3 P (contributions, cadastre). La quasi-totalité des départements les ont numérisés et les proposent en ligne, dans la visionneuse de leur site : cherchez « cadastre napoléonien » ou « plans cadastraux » dans les archives en ligne, puis la commune. La mairie conserve parfois sa propre copie.
Pour travailler, il faut l'image en bonne définition. Beaucoup de services autorisent son téléchargement et sa réutilisation ; vérifiez les conditions affichées par les archives et citez toujours la source (« Archives départementales de…, 3 P … »).
Les numéros ont changé. La rénovation a refait la numérotation et souvent le découpage des sections : on ne retrouve pas une parcelle par son numéro, mais par la forme du parcellaire, les chemins et les lieux-dits.
Géoréférencer une feuille dans QGIS
Une feuille numérisée n'est qu'une image : il faut lui dire où elle se trouve. Le principe est celui de tout géoréférencement : on désigne des points de calage visibles à la fois sur l'image et sur un fond actuel, et QGIS calcule la transformation.
- Ouvrez un fond de référence en Lambert 93 : Plan IGN, photographies aériennes, et surtout le Parcellaire Express, dont beaucoup de limites anciennes ont survécu.
- Menu Raster › Géoréférenceur, puis ouvrez l'image de la feuille.
- Placez des points sur des repères stables : angles d'église, ponts, carrefours de chemins anciens, angles de bâtiments anciens, limites de parcelles inchangées. Pour chacun, cliquez sur l'image puis « Depuis le canevas de la carte » pour pointer le même lieu sur le fond actuel.
- Visez une dizaine de points, bien répartis sur toute la feuille, jusque dans les coins.
- Dans les paramètres de transformation, choisissez le système EPSG:2154, un rééchantillonnage bilinéaire, et un fichier de sortie GeoTIFF.
- Lancez, puis contrôlez les résidus de chaque point dans le tableau : un point aberrant (mauvais repère) se voit tout de suite.
| Transformation | Points | Quand l'utiliser |
|---|---|---|
| Helmert | 2 et plus | Rotation, échelle et translation seulement : plan très fidèle |
| Polynomiale 1 (affine) | 3 et plus | Le choix par défaut : corrige aussi un étirement |
| Polynomiale 2 | 6 et plus | Papier déformé de façon régulière |
| Thin plate spline | 10 et plus | Déformations locales : passe exactement par chaque point (attention aux points faux) |
La même chose en ligne de commande avec GDAL : on déclare les points de calage (colonne et ligne de l'image, puis E et N), puis on déforme l'image.
# Points de calage : -gcp colonne ligne E N
gdal_translate -a_srs EPSG:2154 \
-gcp 412 380 941205.2 6536118.4 -gcp 3810 455 941980.7 6536090.1 \
-gcp 3655 2920 941950.3 6535540.8 -gcp 520 2870 941230.6 6535575.2 \
section_A.jpg section_A_gcp.tif
# Transformation affine (-order 1) ; -tps pour une spline sur de nombreux points
gdalwarp -order 1 -r bilinear -t_srs EPSG:2154 -dstalpha section_A_gcp.tif section_A_L93.tif
Comptez quelques mètres d'écart résiduel : les plans étaient levés avec soin, mais sans projection, sur un papier qui a vieilli. C'est largement assez pour comparer les paysages, jamais pour en tirer une limite de propriété (voir Lire un plan de bornage).
Comparer avec le plan actuel
- Posez la feuille calée sous le Parcellaire Express et jouez sur la transparence : les limites qui coïncident sont celles qui ont traversé deux siècles.
- L'extension MapSwipe Tool de QGIS ajoute un rideau que l'on fait glisser entre les deux époques.
- Pour une analyse, numérisez les éléments anciens (chemins, bâti, parcelles d'un lieu-dit) dans un GeoPackage : on peut alors mesurer ce qui a disparu ou changé de nature.
- Un chemin effacé du plan actuel se voit souvent encore dans le relief : vérifiez-le avec le Révélateur LiDAR.
Les pièges
- Le nord n'est pas toujours en haut : la flèche d'orientation de chaque feuille le précise, et les feuilles sont souvent tournées pour tenir sur le papier.
- Un village peut être dessiné deux fois, sur la feuille de section et sur un développement à plus grande échelle : calez chacun séparément.
- Les éléments mobiles (rivières, rivages, haies) ne sont pas de bons points de calage ; l'église et les ponts anciens, si.
- Une feuille à la fois : chaque feuille a ses déformations, ne calez pas un assemblage de plusieurs feuilles d'un seul coup.
Démonstration
Deux siècles de paysage autour de Sarlat, en Dordogne, avec les cartes anciennes que diffuse l'IGN : la carte de Cassini (milieu du XVIIIe siècle), la carte d'état-major (levée de 1820 à 1866, à l'époque du cadastre napoléonien), les photographies de 1950 et d'aujourd'hui, et les limites des parcelles actuelles par-dessus.
À essayer : choisissez une époque, puis faites varier sa transparence au-dessus de la photo actuelle. Repérez une route ou un hameau qui existait déjà sur la carte d'état-major, et voyez si les parcelles actuelles en gardent la trace. La carte de Cassini se lit de loin : elle est au 1/86 400, et ne couvre pas la Savoie ni le comté de Nice, qui n'étaient pas français.
Licences : textes et schémas sous licence CC BY-SA 4.0 (réutilisation libre en citant CartoForge et en partageant à l'identique) ; extraits de code sous licence MIT, à copier librement dans vos projets.
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